Montréal, le 5 mars, 2010

 

 

Monsieur le premier ministre du Canada,

 

Il y a deux mois et demi, une journaliste m'a contacté pour recueillir mes commentaires quant aux déclarations de votre ministre des Affaires étrangères faites le mardi 11 janvier. Celui-ci, réagissant à la publication d’un rapport d’un comité du Parlement iranien qui met en cause l’ex-procureur de Téhéran Saeed Mortazavi dans la mort de trois prisonniers arrêtés durant les courantes manifestations qui ont suivi le prétexte des élections frauduleuse de l’été dernier, a réitéré la demande du Canada pour le rapatriement du corps de ma mère, Ziba Kazemi, et la tenue d’une enquête indépendante sur les circonstances de son arrestation, détention et décès aux mains des autorités iraniennes en juillet 2003.

 

C'est avec amertume et dépit que je prends connaissance de tels propos. En effet, alors que les gouvernements qui se succèdent à Ottawa, le vôtre comme ceux de vos prédécesseurs, clament depuis six ans et demi déjà leur indignation quant aux actes du gouvernement de l’Iran et à l’impunité dont jouissent toujours les responsables du meurtre de ma mère, votre gouvernement s’oppose toujours aux procédures judiciaires que j'ai moi-même intentées contre le gouvernement de l'Iran, ici à Montréal, et qui visent justement à obtenir le rapatriement du corps de Ziba dans son pays d’adoption, à faire toute la lumière sur les circonstances de son arrestation et de sa mort et à forcer ceux qui en sont responsables à faire face à la justice.

 

La réponse des Canadiens de tous les horizons à la récente audition dans cette cause fut d’ailleurs merveilleuse. Or, la dernière journée de l’audience, au terme de laquelle sera déterminé mon droit ou non d’obtenir justice devant un tribunal d’ici pour le meurtre d’une Canadienne, aura lieu le 8 mars, journée hautement symbolique. C’est à la veille de cette date que j’ai voulu réagir à vos propos en vous demandant de lever les derniers obstacles qui se posent en travers de la recherche de la justice; particulier la Loi sur l’immunité des États, laquelle pourrait tout aussi bien s’appeler la Loi d’impunité.


En effet, si les portes des tribunaux canadiens nous sont fermées, il ne reste plus aucun endroit où obtenir cette justice tant recherchée, le système judiciaire iranien ayant maintes fois démontré son impuissance et son incompétence en la matière.

 

Le dossier de ma mère Ziba est sans précèdent. En effet, non seulement est-ce la première fois en 31 ans d’existence que la République islamique d'Iran est citée devant une cour de justice pour répondre de crimes infâmes commis à l’égard d’une citoyenne de notre pays, mais c’est aussi la première fois qu’elle prend la cause à ce point au sérieux qu’elle a retenu les services d’avocats locaux pour se faire représenter. C'est aussi la première fois que la population se sent interpelée et mobilisée, tant au Canada qu’à l’étranger, comme en fait foi la couverture médiatique d’ici et d’ailleurs. Et pour cause. L’histoire de Ziba est l'histoire d'une femme, encore jeune, artiste, cinéaste, photographe, journaliste, humaniste, mère, qui habitait chez-nous et qui maintenant n'est plus, dont la vie fut dérobée de la façon la plus horrifique qui soit, sans raison valable, par des gestes d’une méchanceté et d’une brutalité absolues...

 

Je vous pose la question : que valait la citoyenneté canadienne de ma mère si ceux qui sont responsables de sa mort ne peuvent être appelés à répondre de leurs actes devant un tribunal canadien? Les souhaits de bienvenue formulés il y a 17 ans, alors qu’elle devenait citoyenne de ce pays, étaient-ils vraiment sincères? N'a-t-elle pas pleinement honoré la chance et l'opportunité qui lui furent offertes par le Canada, tout particulièrement à travers son métier de photojournaliste, qui l’a conduite en Haïti, en Palestine, en Israël, en Afghanistan, au Mexique, en Irak, en Syrie, en Jordanie, en Iran, sur le continent africain et dans tant d’autres endroits où elle exhibait fièrement les valeurs de son pays d’adoption, valeurs qu’elle partageait elle-même?

Or, le gouvernement de l'Iran, qui dans son entier, dans sa mécanique souvent tortionnaire et meurtrière, est responsable de la torture, du viol et du meurtre de ma mère Ziba, tente depuis 2003 de couvrir l'affaire, de littéralement l'enterrer. En s’opposant à ce que justice soit faite devant le seul forum où justice est possible, votre gouvernement ne participe-t-il pas lui aussi à cet enterrement? Ne cautionne-t-il pas les gestes du bourreau?

 

Mais il y a plus. Pourquoi le Canada a-t-il systématiquement refusé de poursuivre l'Iran devant la Cour internationale de justice pour cette violation claire de règles de droit international de la plus haute importance? Votre parti insistait pourtant jadis, alors qu'il était dans l’opposition, pour que le gouvernement canadien intente de telles procédures. J’ai encore en tête l’indignation de votre ministre Peter Mackay à l’époque. Cette indignation était-elle feinte? Pourquoi votre gouvernement ne met-il pas en pratique les belles paroles que ses membres prononçaient avant qu’ils n’assument la direction du pays?

 

De quel droit et pour quelles raisons avez-vous systématiquement rejeté les demandes d’agences de l'ONU, notamment le Comité contre la torture, lesquels ont requis la création d’une exception à la Loi sur l’immunité des États pour les cas de torture, afin que l’immunité de poursuite ne puisse plus être invoquée contre des gestes aussi barbares. Supporteriez-vous l’impunité des tortionnaires ou encore pire, la torture elle-même?

D’ailleurs, pourquoi condamnez-vous toujours le gouvernement de l’Iran devant l’ONU en décembre, alors qu’aucune conséquence pratique ne découle de telles résolutions, alors que vous refusez de poser d’ici mars un geste concret qui ferait une réelle différence? 

 

Votre ministre des Affaires étrangères répète pour une énième fois sa demande de rapatriement du corps de ma mère au Canada. Pourquoi le gouvernement iranien vous écouterait-il cette fois-ci, lui qui depuis si longtemps fait la sourde oreille et se moque du Canada à la face du monde? De quelle diplomatie s’agit-il? Les Canadiens et vos ministres n’en ont-ils pas assez de se faire insulter, menacer, mentir et manipuler?

Monsieur le premier ministre, il n'est jamais trop tard pour faire le bien et assumez votre devoir :

 

 

1. suivez les recommandations du Comité contre la torture de l'ONU et modifiez la Loi sur l’immunité des États afin d’en soustraire la torture, le génocide, les crimes de guerre et les autres crimes contre l’humanité;

 

2. exigez le rapatriement immédiat du corps de Ziba en commençant par expulser l'ambassadeur iranien à Ottawa en guise de preuve de votre sérieux; et

 

3. faites émettre des mandats d'arrêts internationaux contre les criminels qui sont responsables de la mort de ma mère

 

Il relève de votre responsabilité comme premier ministre du Canada d’honorer le droit de tous les citoyens de ce pays, y compris ma mère, d’avoir accès à la justice. Si vos prédécesseurs ou vous l'aviez fait comme il se doit, j'aurais pu célébrer la vie de Ziba au lieu d'avoir à souligner sa mort; j’aurais pu à travers la Fondation Ziba Kazemi faire d’avantage connaître son héritage au plus grand nombre plutôt que d’avoir à confronter moi-même ce gouvernement indécent, tout en me retrouvant à assumer d’importants honoraires.

L'esprit du peuple iranien s’éveille de plus belle. Il est partout. Il se trouve à être le même que celui qui a poussé ma mère à agir avec honneur et intégrité, dignité, bravoure et amour, non seulement pendant les derniers moments de sa vie, mais tout au long de son parcours. Je suis moi-même Ziba Kazemi, comme tous ceux qui si généreusement nous supportent. Je serai toujours là, nous l'avons toujours été, nous les gens, les innocents, dans leur parcours simple et bénin.

 

En espérant pouvoir vous convaincre d’agir comme il se doit, je vous offre, monsieur le premier ministre, mes salutations distingués.

 

 

Du fond du cœur,

 

Stephan Kazemi

Fondation Ziba Kazemi

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